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Des RÉL partout, ou d’abord dans l’enseignement public ? 2/3

mardi 8 avril 2014, par José

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(suite pour #CLOM_REL_Enjeux)


Produire de la connaissance utilisable dans l’éducation

Dans mon billet du 15 mars, intitulé "on parle de ressource gratuite ou d’éducation gratuite ?", je m’interrogeais "si l’objectif est de mettre en place des ressources éducatives libres, gratuites et de qualité pour tous, il ne s’agit peut-être pas uniquement de glaner des productions bénévoles pour créer des référentiels et des banques de ressources, mais de concevoir une politique générale de création de ressources libres, avec des mécanismes qui incitent à la production par les professionnels (type reconnaissance par les pairs), répondant aux impératifs des programmes éducatifs de nos pays (pour les niveaux où existent des programmes), dont la réalisation ferait l’objet d’un financement public" [1].

Y a-t-il déjà des expériences ou des velléités en ce sens ? La "reconnaissance par les pairs" se trouve par exemple dans PLOS. Les publications y sont libres de droits : « La seule contrainte sur la reproduction et la distribution, et le seul rôle du droit d’auteur dans ce domaine, doit être de donner le contrôle aux auteurs de l’intégrité de leur travail, et le droit d’être cités et reconnus ». Mais il s’agit de publications scientifiques. En cela elles sont de fait des ressources éducatives libres, cependant, elles sont de niveau universitaire. PLOS n’est pas utilisable dans l’essentiel des activités éducatives qui nécessitent un accompagnement (notamment le primaire et le secondaire) mais propose, par son activité éditoriale, une véritable qualification des éléments publiés.

La déclaration de Berlin

En 2003 déjà, la Déclaration de Berlin sur le libre accès à la connaissance en sciences exactes, sciences de la vie, sciences humaines et sociales" posait les termes du débat et envisageait des réponses. La problématique était posée en ces termes : "Nous remplissons par trop imparfaitement notre mission de diffusion de la connaissance si l’information n’est pas mise rapidement et largement à la disposition de la société. De nouveaux modes de diffusion de la connaissance, non seulement sous des formes classiques, mais aussi, et de plus en plus, en s’appuyant sur le paradigme du libre accès via l’Internet, doivent être mises en place. Nous définissons le libre accès comme une source universelle de la connaissance humaine et du patrimoine culturel ayant recueilli l’approbation de la communauté scientifique.
Dans le but de concrétiser cette vision d’une représentation globale et accessible de la connaissance, le web du futur doit être durable, interactif et transparent. Le contenu comme les outils logiciels doivent être librement accessibles et compatibles"

Cette définition porte déjà un certain nombre d’éléments qui restent d’actualité mais qui n’ont pas toujours été développés et mis en pratique, le #CLOM_REL en témoigne par les outils auxquels il fait appel [2]. Ces éléments sont les suivants :

  1. libre accès via l’Internet,
  2. la qualification de la ressource par les pairs : "Nous définissons le libre accès comme une source universelle de la connaissance humaine et du patrimoine culturel ayant recueilli l’approbation de la communauté scientifique",
  3. le web du futur doit être durable,
  4. il doit être interactif,
  5. il doit être transparent,
  6. "Le contenu comme les outils logiciels doivent être librement accessibles et compatibles"

Faire des RÉL durables

Les ressources éducatives libres répondent par leurs caractéristiques intrinsèques à un seul de ces critères : le libre accès (l’utilisation, la réutilisation, etc.). Les cinq autres critères ne peuvent être respectés que par un choix individuel et collectif, pour chacun d’entre eux.
On peut avoir des ressources, dites éducatives et dites libres, qui ne recueilleraient pas l’assentiment de la communauté scientifique ou de la communauté éducative. C’est le cas des ressources, produites par des groupes militants, mettant en cause des découvertes scientifiques majeures. Par exemple les ressources émanant de sectes, d’églises, de mouvements religieux concernant le créationnisme, ou des ressources émanant de groupes militants racistes distinguant des races humaines supérieures et inférieures voire même le délire qui se développe au sujet de l’héritage néandertalien qui aurait amélioré certains des humains modernes [3] . Le besoin de qualification de la ressource, ici pour sa valeur éducative mais aussi pour sa valeur scientifique, est d’autant plus nécessaire qu’il convient de distinguer ce qui est en rapport avec des faits scientifiquement admis et ce qui relève de la croyance, de la superstition ou de l’idéologie (croyances, superstitions et idéologies qui sont en soi des objets d’étude susceptibles de produire, à ce titre, des RÉL tout à fait intéressantes).
L’interactivité est un choix organisationnel de la ressource. Au niveau le plus basique, elle correspond au simple fait que l’on puisse cliquer sur une page pour y avoir accès (exemple, une image de la base de données d’AbulÉdu). Les niveaux suivants d’interactivité dépendront des logiciels utilisés et de la scénarisation de la ressource au sein d’un projet.
La transparence, pour ce que j’en comprends, est la possibilité d’identifier l’origine des ressources brutes utilisées dans une RÉL, leur auteur, leur licence. La connaissance de l’origine est souvent en elle-même un critère discriminant de la qualité.
Enfin, l’utilisation de licences permissives, de standards ouverts et de logiciels libres s’impose pour que les ressources soient "librement accessibles et compatibles" comme l’indique la déclaration de Berlin [4].
Il reste à traiter la question du web durable. Cette question est liée à la considération qui précède : pour que la ressource soit durable, elle ne doit pas être soumise à un logiciel susceptible de disparaître avec l’entreprise qui le produit ou parce que l’entreprise qui le produit décide de le modifier et de le rendre incompatible avec des versions précédentes. Cela suppose l’utilisation de standards ouverts. Pour que le web éducatif soit durable, il doit être indépendant des aléas de l’économie, donc de la vie et de la mort des entreprises : seul un projet public et financé par de l’argent public permet de remplir cette condition. Combien parmi les plus anciens d’entre nous se rappellent d’Altavista [5] qui est venu révolutionner la recherche sur Internet et qui, à l’époque, nous paraissait durable ? Puis est venu Yahoo, avec de nouveaux produits, qui a relégué AltaVista dans l’inconnu. Puis encore Google, qui paraît aujourd’hui immortel, mais qui suivra le même sort, tôt ou tard.
Disposer d’un web durable suppose d’utiliser exclusivement des outils libres et, pour ce qui concerne les ressources éducatives libres, de plate-formes dédiées et financées par des structures publiques, seules susceptibles d’en garantir la pérennité et, en outre, de garantir la provenance et la qualification des ressources. Que sont devenus les fichiers déposés sur MégaUpload ? Que deviendront demain les Google Docs, les vidéos, non sauvegardées, hébergées sur les chaînes Youtube ? [6]

Stocker et partager du savoir ? Quoi ? Comment ?

La déclaration de Kinshasa, lors de la XIVe Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage, indique page 11 : "L’OIF s’inscrira dans une dynamique visant à équilibrer davantage la mise à disposition de la connaissance, de l’accès au savoir et de la rémunération des créateurs. Elle soutiendra les initiatives visant à développer les ressources éducatives libres (REL) comme celles de l’Unesco. Elle mettra les REL relatives à la culture numérique sur sa plateforme de ressources, d’innovation et de développement".

C’est une feuille de route pour l’OIF qui comprend :
- un traitement spécifique des RÉL relatives à la culture numérique : elles doivent être sur sa plate-forme de ressources (c’est ça ?)
- le soutien aux initiatives de développement de ressources éducatives libres,
- un truc pas clair (je n’ai pas suivi les épisodes précédents probablement) : "une dynamique visant à équilibrer davantage la mise à disposition de la connaissance, de l’accès au savoir et de la rémunération des créateurs", mais je note la "rémunération des créateurs" associée à l’accès au savoir et à la connaissance. On a plutôt l’habitude d’entendre parler de la rémunération des majors de la musique et pas beaucoup de la rémunération de ceux qui mettent à disposition la connaissance et le savoir.

Question : est-il pertinent de retirer les RÉL relatives à la culture numérique des banques de données dédiées aux RÉL, pour les intégrer dans une plate-forme multi-usages, dont la vocation n’est d’être ni un référentiel ni une banque de ressources éducatives libres ? Cette mission mériterait d’être revue, les questions de la culture numérique pouvant relever de la mission générale de diffusion de ressources éducatives libres, surtout compte-tenu de la décision du 20 mars 2013 de développer "les outils de formation à distance libres de droits" (Le Monde) [7]

Il ressort clairement des différents textes, de la déclaration de Berlin, en passant par la déclaration de l’Unesco sur les RÉL, les feuilles de route de la francophonie, les discours et les déclarations, qu’il convient d’utiliser Internet pour mettre à disposition : des ressources pour l’élaboration de contenus éducatifs et de formation, des modules de formation, des modules éducatifs. Ce que l’on appelle indistinctement les RÉL.

Des actions éparses ont cours, différents acteurs et pays prennent des initiatives, des savoirs-faire se constituent ici et là, des normes sont testées, validées, adoptées comme on le voit dans les différents modules du #CLOM_REL. Il reste à coordonner le tout pour disposer d’un référentiel francophone, référentiel qui soit une référence, qu’on peut appeler une banque de ressourcs (je l’avais appelé un "méta-outil") capable de diriger celui qui cherche la ressource parmi l’ensemble des ressources référencées et qualifiées dans les différentes initiatives nationales, privées et communautaires [8].
Après les considérations sur la nécessité de distinguer une "ressource éducative" libre d’une ressource à usage éducatif, libre aussi mais pas forcément éducative, il me paraît d’une très grande importance pour le développement de ressources éducatives libres, fiables et dignes de confiance, qu’une activité éditoriale ait lieu et que le moissonage ne soit pas fait de manière "sauvage".
Pour cela, les deux premiers efforts qu’il me paraît nécessaire de réaliser, c’est
- de qualifier les ressources disponibles par rapport aux programmes officiels d’enseignement des pays de la francophonie
- de faciliter la création de ressources éducatives libres correspondant aux programmes officiels, par les enseignants eux-mêmes, qui créent déjà des ressources pour leurs classes, moyennant une politique incitative. Cette politique incitative pourrait passer par la "rémunération des créateurs" à laquelle fait référence la déclaration de Kinshasa.

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[1Bakary Diallo le dit autrement, mais il me semble que cela a le même sens "si nous ne voulons pas avoir de petits projets isolés par ci et là. Nous avons besoin de politiques nationales. Nous avons besoin d’avoir des politiques pour les universités et les institutions et un plan clair de déploiement de ces politiques". Je ne partage cependant pas son optimisme quand il dit (dernière phrase) : "Je crois que cela peut aider les institutions à réaliser des économies d’échelle tout en garantissant la qualité des activités d’enseignement et d’apprentissage", je reste persuadé que l’éducation est d’abord un échange, un partage humain, avant d’être une question de ressources, et que la qualité de l’enseignement dépend avant tout de la qualité de l’enseignant

[2Je veux dire par là que cela fait 11 ans que la déclaration de Berlin parle d’outils logiciels libres (librement accessibles et compatibles), que la francophonie fait référence et s’est engagée pour les logiciels libres, que l’Unesco, dans la Déclaration de Paris y fait référence et rappelle y être engagée depuis 2002... et que le CLOM se déroule sur des outils de libre utilisation mais pas des outils libres, aucune politique publique n’ayant jamais été mise en place. Même l’Université virtuelle africaine organise des cours d’initiation et de perfectionnement à l’informatique en préconisant Windows dès le niveau 1, confirmé en niveau 2 comme pré-requis, pour finir en compétences intermédiaires par Excel, PowerPoint et Access, tous logiciels que sans doute l’Africain moyen se procure gratuitement ? Pourquoi donc participent-ils à la commercialisation de ce système d’exploitation plutôt qu’à la diffusion d’Ubuntu, qui est libre, gratuit et dont la philosophie comme le nom sont particulièrement en phase avec les ressources éducatives libres (et l’Afrique) ? J’aimerais moi aussi que tous les organismes d’État et multi-États fassent de la sorte la promotion, et soient prescripteurs, des outils de la communauté libre à laquelle je participe.

[3Excellente explication et démystification de Carles Lalueza-Fox sur le blog Paleolitico Noticioso

[4L’activité 2 de la semaine 6 propose la consultation d’un document d’une banque de ressources africaine (TESSA) et de consulter un gabarit de cours sur Google Docs alors que l’activité 3 rappelle en note de bas de page "Pour cette activité collective, explorez les outils libres et ouverts de discussion de groupe". Hmmm ! À nouveau, faites ce que je dis, pas ce que je fais ! D’autant que la page qui contient cette recommandation propose elle-même deux liens, l’un vers un Google Doc et l’autre vers Slideshare.

[5Racheté par Yahoo ! depuis, voir le lien http://www.altavista.com

[6Que deviendront ces ressources si la loi évolue pour tenir compte de l’importance de ces hébergeurs en les identifiant progressivement à des éditeurs de contenus collaboratifs ou de contenus partagés ? Voilà un concept qui traîne sans aucun doute déjà dans quelque cerveau malin.

[7Je cite Le Monde parce qu’à part des photos d’Abdou Diouf, on ne trouve pas grande information sur le site de la francophonie au sujet de la journée internationale de la francophonie et des décisions qui y ont été prises, ni sur la rubrique dédiée à l’éducation et à la formation, ni même sur le site de la conférence des ministres de l’éducation.

[8Le moteur de recherche http://www.base-search.net/ répond en partie à cette préoccupation, mais il est spécifiquement dédié à l’enseignement universitaire et ne donne pas accès aux outils de la formation initiale. Voir la description de la Wikipedia.