Blogue de José Brito créé dans le cadre de l’inscription au CLOM - REL2014 : http://rel2014.mooc.ca/ - CC - BY - SA

Accueil > Billets > Des RÉL partout, ou d’abord dans l’enseignement public ? 1/3

Des RÉL partout, ou d’abord dans l’enseignement public ? 1/3

jeudi 3 avril 2014, par José

(Cet article pour le #CLOM_REL m’a demandé beaucoup de recherches et au fur et à mesure de son écriture je suis amené à compléter par des recherches complémentaires. Cette partie 1/2 est présentée ici à l’état de brouillon, elle évoluera dans les prochains jours)

Je m’étais promis, après ce premier billet ou je m’interrogeais après quelle gratuité on court, de réfléchir aux usages de RÉL hors institutions éducatives. J’avoue que le temps nécessaire à ce CLOM , à prendre sur peu de temps llibre, ne permet pas d’explorer toutes les pistes que l’on découvre et où on aimerait s’engouffrer. Tant pis.
Je me suis recentré sur ce que je crois être l’objet même de ce CLOM, fruit d’une collaboration (que je comprends un peu militante) entre l’OIF et l’université de Moncton.

Préambule

Je reviens sur ce point, aux appréhensions diverses selon la communauté où l’on vit, de la gratuité. C’est un fondement de nos républiques européennes que d’offrir un enseignement gratuit et de qualité aux populations. Il n’en va pas de même partout et le discours sur les ressources éducatives libres couvre, ailleurs, plusieurs niveaux :
- la gratuité de la ressource, qui apparaît comme la gratuité de l’accès à l’éducation (ou à tout le moins, la possibilité d’un accès gratuit à de l’éducation) dans certains modèles économiques. Je fais des formulations précises parce que ces notions sont fondamentales dans la réflexion ;
- l’accès, en quelque sorte universel, à l’éducation, y compris là où l’on manquerait des accompagnements nécessaires ;
- l’éducation gratuite pour tous, comme dans notre modèle français.

Nous avons déjà vu que, en Europe, les RÉL ne sont ni une prémisse, ni une condition, ni le moyen d’offrir une éducation gratuite de qualité. Si outre-atlantique une certaine confusion peut exister, notre exemple français montre bien que l’éducation gratuite n’est pas une question de technique et de ressources créées bénévolement, mais un choix politique. Comme la Sécurité sociale, qui nous paraît si naturelle que, lorsque les journaux télévisés nous parlent des déboires, difficultés et vicissitudes de l’Obama Care, on a l’impression d’entendre les nouvelles de la planète mars

Cette prémisse est importante, je rappelle ce que je disais, avec les RÉL "nous cherchons des éléments qui permettent aux enseignants de disposer, pour leurs pratiques pédagogiques, d’outils qui fassent le lien entre des pédagogies éprouvées et des évolutions technologiques" (j’ajouterai peut-être : des pédagogies en évolution). Je tiens à ce qu’il soit clair que tout mon propos sous-tend que les ressources sont des objets, elles ne sont pas des politiques publiques et ne sauraient en tenir lieu.

Pour ce qui concerne les RÉL, je me place volontairement du point de vue des premiers apprentissages, ce que l’on appelle le primaire en France (qui comprend l’école maternelle et l’école élémentaire) et se poursuit en collège et en lycée. Je considère que le débat au niveau des études supérieures est différent et que, à ce niveau, à peu près n’importe quoi peut être une ressource éducative, libre ou non : on est censé avoir acquis une capacité de discernement suffisante pour pouvoir évoluer par soi-même, l’accompagnement est moins prégnant, bien qu’il ne soit pas inutile.

Parmi les ressources, nous noterons donc qu’il y a l’enseignant. Un enseignant libre de préférence, mais rémunéré pour ce qu’il fait, cela va de soi. Tout ce qui suit suppose que l’enseignant existe, qu’il a un rapport direct avec les apprenants.

L’éducation pour tous les enfants

L’objectif numéro 2 des objectifs du millénaire dit ceci : "Le deuxième objectif vise à ce que tous les enfants, garçons et filles, partout dans le monde, puissent bénéficier d’ici 2015 d’un cycle complet d’études primaires.". Il ne se termine pas par "gratuit et de qualité" et c’est dommage.

Cet objectif concerne "tous les enfants" et il a semblé utile de préciser "garçons et filles", je me dis qu’il y a peut-être des endroits où il n’est pas clair que les garçons (ou peut-être les filles ?) sont des enfants.

2015, c’est l’année prochaine. La lecture du rapport 2013 sur l’évaluation des progrès accomplis en Afrique dans la réalisation des objectifs du millénaire montre clairement qu’on n’y sera pas. La conclusion concernant l’objectif 2, page 30 du rapport, dit en termes très mesurés : "Bien que plusieurs pays d’Afrique soient sur la bonne voie pour atteindre la cible du taux de scolarisation net dans le primaire, la médiocre qualité de l’enseignement dispensé conduit à de faibles taux d’achèvement, à un degré élevé de redoublements et à de mauvais niveaux d’alphabétisation fonctionnelle. De plus, les fortes inégalités entre genres, quintiles de revenu et populations urbaines et rurales en matière d’accès à l’éducation induisent des inégalités d’accès à une éducation de qualité à tous les niveaux". [1]

Le rapport ne précise pas quels sont les pays qui offrent une éducation gratuite et ceux qui offrent une éducation payante. Mais il est clair que les conditions de revenus jouent sur l’accès à l’éducation : plus on est pauvre et plus on intègre tard pour quitter tôt le système éducatif. La majorité des plus pauvres quitte le primaire sans l’avoir terminé.

L’accès à l’éducation est très clairement corrélé avec l’éducation gratuite dans ce document de l’ONU du 25 septembre 2008 : "Burundi, Democratic Republic of the Congo, Ethiopia, Ghana, Kenya, Malawi, Mozambique, Tanzania and Uganda have abolished school fees, which has led to a surge in enrolment : in Ghana, public school enrolment in the most deprived districts and nationwide soared from 4.2 million to 5.4 million between 2004 and 2005. In Kenya, enrolment of primary school children increased dramatically, with 1.2 million additional pupils in 2003 alone ; by 2004, the number had climbed to 7.2 million, of which 84 per cent were of primary school age." On ne peut être plus clair.
Dans certains de nos pays développés, c’est une bombe à retardement que nous prépare l’éducation payante (parfois de qualité, il est vrai), avec des parents qui s’endettent et qui ont du coup envers leurs rejetons des exigences qui agissent comme une pression insoutenable [2], des jeunes qui, avant d’être quelqu’un, sont d’abord une ligne de crédit, qui leur pèse dessus comme une épée de Damoclès pendant l’essentiel de leur vie [3] et qui pourrait nous exploser à le figure aussi.

Un enseignement de qualité ?

Concernant l’Afrique les rapports mettent en avant, parmi les causes d’abandon de la scolarité primaire, la mauvaise qualité de l’enseignement. Cette mauvaise qualité, ce sont des écoles qui manquent, des écoles qui existent mais sans moyens, la formation déficiente des enseignants, des supports et ressources insuffisants... Dans beaucoup de cas, le numérique est une anecdote, les ordinateurs ne fonctionnent pas à l’huile de coude [4]

Pourtant, de très importants moyens sont mobilisés pour atteindre l’objectif 2 du millénaire. Des sommes colossales sont mobilisées, souvent sous forme de prêts (je fais un couplet sur le fait que les principaux bénéficiaires ne sont pas les pays les plus pauvres mais les prêteurs, les entreprises du monde développé auxquelles on achète les produits technologiques [5] qui n’auront pas de maintenance sur place, les livres édités en Europe ou aux EUA, les technologies obsolètes dont on se débarrasse à bon compte... ? Non, je ne fais pas). Aperçu des moyens sur cette page de la Banque Mondiale.

Dans ce CLOM, nous parlons de ressources numériques libres, qui sont des outils à disposition de l’enseignant pour sa stratégie de transmission de connaissances et pour leur acquisition par l’apprenant. Une grande partie de l’Afrique, mais pas seulement elle sans doute, aurait besoin de ressources numériques libres pour l’auto-formation des enseignants [6]. À condition qu’ils aient accès au réseau et, je pense, à condition qu’il ne s’agisse pas d’un discours et de méthodes exportés depuis les pays développés, mais de ressources élaborées dans le cadre des cultures où elles auront à se disperser et dans les langues locales. Il me semble qu’il y a là l’un des enjeux de l’action de la francophonie (#CLOM_REL_Enjeux). Mais encore faudrait-il que nous fassions la démonstration de leur utilité, alors même qu’elles ne semblent pas utilisées par les enseignants de nos propres pays sauf, peut-être, une petite avant-garde qui utilise l’informatique de manière plus fluide que la moyenne de la population (et de la population enseignante) [7]


Accéder à la deuxième partie ->


[1J’avais volontairement choisi de m’intéresser à l’Afrique, les efforts apparents dans tous les discours étant manifestement inversement proportionnels à l’efficacité des politiques sur le terrain. Aussi parce que les photos de classes équipées avec le dernier cri des technologies informatiques, très valorisantes en Europe pour l’action des organisations charitables (ou humanitaires, je ne sais pas toujours), m’ont toujours parues totalement déconnectées avec la réalité de l’alimentation électrique de la plupart des pays et la réalité de la maîtrise technologique des enseignants. Je n’ai été confronté, en France, qu’à une maîtrise minimaliste de l’outil informatique de la part des enseignants et à des équipements scolaires souvent surréalistes et parfois inadaptés, je n’imagine pas que des Africains qui ne baignent pas dans la culture technologique aient spontanément une maîtrise et des usages autrement plus experts. Et il se trouve que la semaine 6 du CLOM arrive avec le thème "Réutiliser, adapter, créer et partager les REL". L’introduction est faite par Danièle Dubien avec son joli accent québécois. Dans cette introduction elle nous propose de regarder une vidéo "célébrant l’importance de l’éducation". Comme elle travaille à l’Université virtuelle africaine, il y a surtout des références à l’Afrique (4 sur 6 comme le montre la page qui synthétise les références). Il y a sans aucun doute nombre d’africains qui suivent ce CLOM, il était temps de mettre en avant l’Afrique, ses banques de ressources, sa créativité. Sans vouloir enlever à Danielle aucun de ses mérites, je regrette que ce ne soit pas un Africain intervenant dans cette partie.
Les RÉL ne seraient pas à leur place si elles laissaient imaginer que les pays développés vont permettre à l’Afrique de bénéficier d’une éducation "gratuite" grâce à des technologies élaborées ici pour être utilisées là-bas, sur du matériel fabriqué ici pour être vendu là-bas, en remplaçant des enseignants mal formés par des produits techniques pas forcément bien formatés, malgré tout l’intérêt, l’humanisme, la solidarité de ceux qui feraient ça correctement, comme c’est la volonté de ce CLOM. Une attention toute particulière est à apporter à ce nouvel espace qui ne manquera pas d’être investi par tous ces organismes qui font de l’Afrique un fonds de commerce de recrutement religieux et qui disposent de moyens financiers considérables leur permettant de créer des "ressources éducatives libres" organisées pour porter le message créationniste, l’évangélisation et la poursuite du pillage du continent, cette fois par les dons "volontaires" des fidèles. Cette réflexion me conduit à apporter une importance toute particulière à la qualification des ressources et à l’identification de leurs promoteurs, sachant qu’un enseignant français, québécois ou togolais produira des ressources véritablement éducatives, même si techniquement médiocres, ce qui ne sera pas le cas de ressources techniquement excellentes mais pas véritablement éducatives, poursuivant d’autres objectifs, notamment de manipulation des consciences. Quand je tombe sur des choses comme ça je me dis que l’Afrique n’est pas près de se débarrasser des malfaisants. Je ne puis m’empêcher de penser au Marquis de Pombal qui a eu le courage d’expulser les Jésuites et toute une tripatouillée d’ordres religieux, moines, moineaux et moinesses qui mangeaient le grain sur pied ne laissant que les feuilles au cultivateur.

[2Avec de vraies explosions dans les cours d’école, dans les pays où en plus on leur met des armes entre les mains

[3Pendant 44.000 ans les San ont vécu heureux et en bonne santé, sans crédits, sans factures à la fin du mois, en parlant une des plus vieilles langues du monde... jusqu’à ce que nous arrivions sur leurs terres

[4Lire aussi le très intéressant article de Peter Vakunta, de l’université de Madison qui rappelle que : "L’ironie avec le système éducatif colonial en Afrique, c’est qu’il a été conçu pour freiner le progrès des africains. Avant l’arrivée des colons en Afrique, il existait des institutions éducatives bien implantées, y compris des universités. Ce qu’ils ont fait, c’est démolir ces institutions. C’est là une réalité incontestable, parce que documentée. L’affirmation selon laquelle les occidentaux ont « apporté » l’éducation à l’Afrique est fausse. L’Afrique précoloniale s’enorgueillissait de grandes universités telles que Al-Azhar en Egypte, Fez au Maroc, Tombouctou au Mali et bien d’autres encore. Les chercheurs de l’histoire africaine confirmeraient ce fait. Le plus odieux avec l’éducation coloniale en Afrique, c’est son manque de pertinence pour les africains. L’éducation coloniale n’a pas cadré avec les réalités des sociétés africaines. Son but principal était de déshumaniser les africains et de leur laver le cerveau, pour les amener à croire qu’un jour, ils ressembleront à leurs maîtres coloniaux par la pensée et l’action. C’était un système conçu pour créer une crise identitaire. Le racisme et les tendances suprématistes blanches que l’on trouvait chez les maîtres coloniaux ont empêché les africains de bénéficier du système éducatif colonial".

[5Je ne me suis pas encore décidé pour savoir si la DIENA produit un logiciel pour tableaux blancs ou si elle développe un produit d’appel pour les faire vendre, pour vendre des ordinateurs et des visio-projecteurs ainsi que d’autres financements. Lorsqu’on y parle de ressources éducatives, elles ne sont pas libres et se font dans le cadre d’un partenariat public/privé dont je ne perçois pas l’intérêt ni l’engagement pour les ressources numériques libres

[6À noter le dispositif de l’OIF et l’AUF pour la formation à distance des maîtres via l’IFADEM, pour l’enseignement de la langue française. Voir la description succincte sur ce PDF.
À noter ici le projet de formation de 100.000 maîtres, décidé le 20 mars 2014, accompagné de la volonté "de développer des outils de formation à distance libres de droit", selon le journal Le Monde.
L’Université virtuelle africaine dispose également d’un programme de formation des enseignants en mathématiques et en sciences

[7Pour avoir été à l’origine de l’équipement informatique de 8 groupes scolaires du primaire (1 équipement en maternelle et 7 en élémentaire), j’ai mesuré sur 12 années le basisme de l’utilisation de l’informatique dans ces équipements-là. Sorti du traitement de texte et du navigateur (avec précaution, beaucoup de précaution et tellement d’interdits) il ne paraît pas bien clair que l’ordinateur puisse avoir d’autres fonctions. Aucun journal interne de classe ou d’école, aucun intranet. Aucune utilisation des outils de création multimédia. Aucune utilisation des fonctionnalités de ressources partagées du serveur, pour ceux qui disposaient de cette fonction. Aucune utilisation du "bavardoir" (j’emprunte ce joli terme aux textes québécois que je viens de lire) pourtant sécurisé, pour ceux qui en disposent, au sein du réseau scolaire. Sur ces 8 équipements, 5 étaient en réseau avec un serveur AbulÉdu, la rolls des équipements scolaires.