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Que deviendront les langues sans ressources ?

samedi 22 mars 2014, par José

Dans le billet sur les objectifs du #CLOM_REL_Objectifs, j’avais brièvement abordé la question du référencement de ressources en diverses langues, en les voyant comme objets de l’apprentissage ou de l’éducation, de l’apprentissage des langues et du contact avec les cultures.

Les langues, des êtres vivants

Il est un autre point qui mérite que l’on s’y arrête, celui la (bio)diversité linguistique. J’ai mis bio entre parenthèses parce que les langues me paraissent faire partie de la biodiversité, tant elles sont en rapport avec la description du monde de leurs locuteurs [1], des lieux et espaces où elles se sont développées et ont servi et servent à décrire leur environnement et des cultures.

Deux morts par mois

On pense qu’il y a environ 6.700 langues sur Terre, c’est peut-être déjà la moitié des langues d’antan. On en perd deux par mois (environ 25 par an dont le dernier locuteur disparaît, selon Claude Hagège). L’organisation des sociétés en États avec souvent une langue officielle que tout le monde apprend à l’école, langue obligatoire pour l’administration, langue où sera dispensée l’éducation supérieure, conduit naturellement à la diminution d’usage des autres langues du territoire, le nombre de leurs locuteurs baissant chaque année. On perd, petit à petit, des mots. On perd du sens, on perd de la capacité de réflexion, de description du monde, de distinctions [2], d’énonciation de sentiments [3], de nommage [4].

Une langue absente d’Internet existe-t-elle ?

Je viens de découvrir que le Papiamentu [5] fait des efforts pour exister en ligne mais le site est en construction depuis 2001. Or, si cette langue est très dynamique et on la trouve parmi les langues présentes dans les articles de la Wikipedia, beaucoup d’autres, en particulier en Papouasie-Nouvelle Guinée qui est l’endroit au monde où on compte le plus de langues (830), n’ont produit aucune existence sur Internet.
Le réseau mondial devient de plus en plus la source et la référence, le premier lieu de recherche d’une information. Si l’information n’existe que dans une autre langue, il devient impératif de parler cette autre langue pour pouvoir y accéder. La vitesse d’accès à une ressource devient un élément de performance et crée une inégalité entre les personnes. C’est un peu la différence entre la pioche et la pelleteuse : celui qui vend sa force de travail pour creuser avec une pioche ne sera jamais concurrentiel face à celui qui fera le même travail avec une pelleteuse. Internet est une pelleteuse par rapport à une recherche dans une bibliothèque, avec la consultation patiente d’une quantité d’ouvrages, pour mettre les quelques citations qui figurent dans ce billet.
Les langues qui ne pourront pas se prévaloir d’une présence suffisante souffriront face à celles qui offriront le plus de ressources. Internet porte en germe l’accélération de la disparition des langues.

Produire des contenus Internet pour continuer d’exister

"(...) sans pour autant vouloir faire de l’anti-anglais, faudrait-il parler de "capacité non anglophone" plus que de "capacité francophone" en matière de RÉL" ? Je me posais cette question dans mon billet sur les objectifs du CLOM_REL. La poursuite de cette réflexion, en prenant l’exemple des langues dépourvues de moyens [6], met en perspective l’importance de créer des ressources et des contenus pour faire face à la présence massive de l’anglais (les références qui nous sont données dans le cadre de ce CLOM sont elles aussi significatives de cette omniprésence) [7]. L’espace virtuel est un nouveau terrain de colonisation linguistique et se pose donc la question de savoir ce que l’on privilégie : la langue française ou les langues parlées dans la francophonie, y compris le fon ou le cri [8] ?
Je n’ai personnellement pas de réponse définitive. J’aurais une propension à penser à la deuxième hypothèse, dans la mesure où elle reflète la réalité de la communauté francophone, qui est diverse dans ses parlers en métropole et dans les îles de France et l’est encore plus sur le vaste espace d’influence de la langue française.
La valorisation de la diversité, qui est seule garante de la richesse des échanges, me semble un outil très efficace de rapprochement, d’amitié, voire de complicités [9].


[2En Shona, il y a au moins 20 mots qui décrivent la façon de marcher, alors que nous nous contentons de dire "marcher". Ces mots, en décrivant des modes de la marche, renseignent sur l’environnement et sûrement sur la manière de s’y comporter. Par exemple "chakwair" : marcher dans un endroit boueux, avec un bruit de succion, ou "chwakatik" : marcher avec un bruit de branches cassées.

[3Heureusement, le portugais reste très vivant, la saudade ne disparaîtra pas de sitôt

[4En particulier les transferts de mots d’une langue à une autre pour que la première puisse aussi dire ce que la seconde connaissait, par exemple "cachalot" qui vient du portugais ou du gascon, ou "caranvansérail" du persan karwan-saray, sans oublier "baragouiner", formé de deux mots bretons : bara (le pain) et gwen (le vin)...

[5Papiamento : en portugais c’est le babillage, le bavardage

[6Cela est vrai aussi pour des langues parlées en France, comme l’occitan (voir le dernier paragraphe de cet article de l’université de Montpellier)

[7Quelle galère. Il n’y a que sur Internet que je suis confronté au besoin régulier de parler anglais. Je me débrouille très bien ailleurs avec le portugais, l’espagnol et le français et j’ai même été accueilli dans un hôtel à Stockholm par quelqu’un qui se débrouillait en galicien pour avoir fait un Erasmus à Vigo !

[8On ne parle plus de l’eyak bien sûr.

[9Entendons-nous bien, ce sont des complicités liées au fait de posséder en commun un objet, qui est ici la langue française