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Les nouveaux paradigmes de l’enseignement en ligne

mercredi 12 mars 2014, par José

Question #CLOM_REL_Enjeux - Selon vous, en quoi l’initiative OpenCourseWare du MIT est-elle venue bouleverser la donne et créer un changement complet de paradigme ?

Du stock au flux

L’enseignement et la recherche ne disposent pas des mêmes méthodes de validation des connaissances.
Si dans la recherche la confirmation par les pairs est l’outil de reconnaissance (il exige une forte implication du chercheur pour "faire savoir"), l’échange qui en découle est source réciproque de matière de travail. Chaque chercheur dépend de l’autre soit pour la reconnaissance de la validité de sa thèse, soit pour les briques de connaissance dont il peut se servir. Ainsi, dans la recherche, la valeur ajoutée est dans le flux.
Dans l’enseignement, au contraire, la valeur ajoutée est - ou a été et reste le cas pour l’essentiel - le stock. Ce sont les connaissances qui ont été accumulées par l’individu qui vont pouvoir être transmises, dans certaines conditions. Les conditions de cette transmission constituent la valeur ajoutée de l’individu, de l’enseignant. Cette valeur ajoutée se traduit en "savoir-faire" et ce savoir-faire, individuel, personnalisé est la propriété de la personne. Les productions issues de la mise en forme des moyens de la transmission de la connaissance sont des objets, qui, selon les matières, pourront être réutilisés à l’identique ou presque par celui qui les a produits, longtemps pendant sa carrière. Ils sont sa propriété matérielle mais aussi sa propriété intellectuelle. L’effort d’organisation, la réflexion qui a conduit à la création de l’objet, n’est pas vécu à titre personnel, ni par l’institution, comme un objet de recherche, c’est-à-dire susceptible de validation/critique/amélioration par les pairs, mais comme une "oeuvre", c’est-à-dire une production finie [1].

Le MIT n’est pas seulement un lieu de transmission des connaissances, dans le sens de vente de la production stockée, sous forme de campus, de polycopiés, de participation à cette transmission en contrepartie de royalties. C’est aussi un lieu de recherche. Ici, la culture du flux et celle du stock s’entremêlent. Les enseignants du MIT ne font pas seulement profession d’enseigner, ils sont aussi des chercheurs. Cela est vrai en général dans les universités. Le MIT est une des institutions d’enseignement supérieur et de recherche les plus réputées au monde. Ouvrir le stock est l’occasion d’une visibilité nouvelle et, probablement, dans la course à la réputation, un défi : nous montrons à quel point nous sommes excellents, si excellents que le secret sur le stock et sa qualité n’a plus de raison d’être. C’est un peu l’ancienne pub de Compaq, "à suivre...".

L’initiative du MIT, dans un premier temps, n’a pas été de créer des ressources pour l’éducation en ligne, mais de mettre en ligne les ressources du stock. En assez faible quantité (1 ressource par jour ouvré en moyenne entre 2001 et 2007), mais inaugurant un nouveau paradigme, qui rejoint peut-être les mouvements citoyens de transparence de la vie publique, institutionnelle, économique.

Du matériel à l’immatériel

La ressource précédente, celle du paradigme du stock de savoirs à transmettre (l’encyclopédie à apprendre) avait pour base la matérialité du savoir transmissible : cet immatériel par essence était concrétisé dans les objets que sont le livre, le manuel, le cahier, le polycopié [2].

La nouvelle ressource est immatérielle. La pensée, la connaissance sortent du manuel pour emprunter de nouveaux moyens, diversifier la manière de se présenter, incorporer de nouveaux supports : les logiciels, les fichiers, les formats de documents. Le réseau en facilite l’échange (mais ne crée pas l’échange) et dès lors que les supports de cours ont tendance à s’abstraire du papier pour emprunter ces nouvelles voies, que ce soit le traitement de texte, le fichier son, l’image et la vidéo, ils sont adaptés à circuler, à s’échanger, à devenir de nouvelles sources, de nouvelles briques de recompositions ultérieures. Du livre, du papier, aux atomes recyclés de l’informatique, on change de paradigme. Les potentialités nouvelles vont pouvoir s’exprimer [3].

À la pointe de la technologie, avec des enseignants/chercheurs eux-mêmes utilisateurs de l’informatique, voire experts, le MIT disposait - a priori mais peut-être pas réellement - des moyens de passer de la phase des échanges interpersonnels de ressources dématérialisées à celle des échanges massifs, par le déport du stock sur les serveurs de l’institution [4]. Restait à les organiser informatiquement, je suppose, pour y donner accès. Et à passer du monde du droit d’auteur "propriétaire" ou "privateur" à celui de Richard Stallman, "free as bear, not as a beer". Je n’ai pas trouvé de références à cette partie de l’histoire et je ne suis pas certain que l’approche américaine soit la même que la nôtre et que de ce fait, nos lieux communs européens et français soient adaptés à imaginer leur situation. Ça ne fait pas si longtemps que cela qu’il est devenu évident, en France, que l’accès aux textes de loi doit être gratuit [5].

La gratuité, le paradigme de qui ?

La gratuité est l’autre renversement du paradigme, pour le monde anglo-saxon. Je précise, parce que pour ce qui nous concerne en France, la gratuité de l’enseignement est la norme. C’était moins évident pour l’accès aux ressources, c’est Yannick Bodin, vice-président du Conseil régional d’Île-de-France, qui a rendu gratuits les manuels scolaires dans les lycées franciliens. Ailleurs, c’est selon. Mais globalement, même s’il reste quelques fournitures à la charge des familles (que l’allocation de rentrée scolaire ne compense pas mais amortit), on peut dire que l’enseignement, y compris universitaire, est gratuit en France [6] comparativement à ce qui se passe dans les pays qui ont le plus développé les ressources éducatives libres.
Chez les anglo-saxons les ressources en ligne modifient donc deux paradigmes, chez nous c’est plutôt l’accessibilité qui est regardée, les ressources en ligne facilitent l’accès à l’enseignement, à la culture, au savoir mais n’en diminuent le coût d’acquisition que de manière marginale. De ce fait, dans la mesure où la barrière financière n’était déjà pas la principale barrière d’accès au savoir, ce sont d’autres questions qui se posent et qu’il conviendrait de se poser (cela se fait sans doute, mais comme ce n’est pas mon domaine, je n’en ai pas connaissance). J’en viens aux thèses de Bourdieu sur la reproduction sociale, le rapport au monde hérité par les enfants à partir du rapport au monde de leur milieu familial élargi et donc leur rapport à l’acquisition, à la valorisation et à la mise en pratique - de savoirs, de biens, de comportements - qui créent des rapports aux canaux d’enseignement, de formation et d’auto-formation qui seront d’autant plus ou moins naturels qu’ils sont ou ne sont pas comme "allant de soi" dans le groupe des référents.

Gratuit ? Pour quel capital ?

Avec des ressources accessibles directement, c’est le "capital culturel" détenu par chaque individu qui va faire la différence entre une ressource de qualité et une ressource sans intérêt. Ce "capital culturel" sera ici matérialisé par plusieurs aspects : la maîtrise des outils techniques, la compréhension du fonctionnement d’un système (OS) [7], les références indirectes, héritées, donnant des éléments de compréhension de l’organisation du monde, la possibilité d’échanger avec un proche susceptible d’alimenter la réflexion sur le sujet lié à la ressource étudiée... sont autant d’éléments qui vont modifier le profit que chacun pourra tirer d’une même ressource et modifier la capacité à sélectionner parmi les ressources proposées.
L’accompagnement de l’apprenant, de l’écolier, de l’étudiant reste une question centrale, qui prend sans doute un relief nouveau avec l’abondance des ressources. Le professeur serait-il amené à devenir un nouvel "instituteur", au sens premier du terme (celui qui "institue") au moment où cette fonction créait elle aussi un changement de paradigme, puisqu’on passait de l’enseignement pour quelques-uns, souvent dispensé par l’église, à l’enseignement pour tous assuré par la République, laïque, égalitaire, rêvant de former des citoyens libres dans un monde fraternel. C’est un peu le rêve porté par les ressources éducatives libres.

(J’ai tendance à écrire des textes un peu longs, je m’en excuse auprès de ceux qui me liraient. En vérité, je me familiarise au domaine et cet effort de mise en forme me permet de mettre mes idées en place).


[1Qui conduit en contrepartie à une production infinie d’oeuvres de la part des apprenants dont le destin est la poubelle, distinguant ainsi qui a de la valeur de qui n’en a pas

[2Dans ce groupe de travail du Sénat, lire la phrase très intéressante sur la copie (la photocopie), "Les enseignants avaient fortement recours aux photocopies, qui sont un fléau". Pour l’enseignement ? À rapprocher de cette initiative de la société Ryxéo "Les histoires de Chloé", en collaboration avec la communauté AbulÉdu. La société Ryxéo pense, à court terme, éditer et mettre en libre téléchargement les manuels correspondant aux "Histoires de Chloé"

[3Le partage, la coopération, l’échange sont les potentialités d’Internet, les éditeurs de musique l’ont appris à leurs dépens au lieu de s’en servir, plutôt que de mettre des dispositifs anti-copie sur les CD qui empêchaient de les lire sur les auto-radios... même quand il s’agissait de l’original et non de la copie. Monde de dingues.

[4Un débat intéressant au Sénat sur les manuels scolaires probablement toujours d’actualité en France

[6je sais, c’est pas vraiment "gratuit" et dernièrement ça ne s’est pas arrangé, mais ce n’est pas le sujet ici, j’illustre des situations.

[7J’insiste là-dessus parce que cette compréhension organise la prise en main des outils informatiques, matériels et logiciels. Un système ouvert, qui induit le besoin - ou la curiosité - de bidouiller est de même nature qu’un moteur de mobylette qu’on peut démonter et remonter jusqu’à avoir parfaitement compris son fonctionnement.

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